Textes

Bernard Point, “Entrer en peinture”, 2008

Découvert lors de l’exposition « Format Peinture » *, le travail d’Aurélie Brame m’a fait exceptionnellement ENTRER EN PEINTURE.
Une toile de 2005, baptisée « Fiction #3 », me fait immédiatement pénétrer au cœur d’un territoire charnellement labouré de matière picturale. Cette œuvre qui relève de l’imaginaire, dissimule un accès que je soupçonne relevant de l’utopie, car plastiquement pris au piège de diagonales mouvantes. Si mon regard se glisse au creux de ce paysage charnu, c’est sans doute que cette fiction n’est autre qu’une feinte dissimulant entre ses membranes colorées de chair, des organes intimes. C’est alors que je ne peux qu’évoquer, grâce à la sensualité huileuse de cette peinture, la réalité (qui ici dépasse la fiction) de corps en accouplement, sans la précision érotique de sexes féminins ou masculins. « A chacun sa vérité » écrivait Pirandello que je cite : « ils ont imaginé, lui pour elle, elle pour lui, une fiction qui a la consistance même de la réalité, et ils vivent désormais en parfait accord, réconciliés dans cette idée…cette réalité-là, aucun document ne pourra la détruire : ils la respirent, ils la voient, ils la sentent, ils la touchent ! »
C’est ainsi que mon entrée en peinture grâce à l’œuvre d’Aurélie Brame me fait entrer en scène pour sentir et toucher mentalement cet univers que je continue régulièrement de fréquenter et qui aujourd’hui m’introduit subtilement entre des organes fruités, se mouvant sur des espaces neutres. Du corps d’un paysage, je me dirige vers des objets charnels, recréant des natures vives. La couleur dominante reste toujours celle de la chair, même si celle-ci se déguste accompagnée de verdures rafraîchissantes qui ont la pudeur de vignes à l’instar des représentations de nus. Cette peinture entre figuration et abstraction m’offre des références permanentes au passé, tout en se glissant dans le doute de la création contemporaine. Le travail d’Aurélie me plonge constamment dans un monde brassé de convulsions et de respirations, de tensions et de détentes, d’insinuations et d’affirmations.

Cette hybridation permanente trouve sa place dans un premier temps dans des formats proches du carré, très souvent en faveur d’une horizontalité, et cette ambivalence favorise ma pénétrabilité au sein d’un univers concentré et chaleureux. Subtilement l’artiste m’engage à suivre ses sinuosités en prenant des chemins diagonaux qui m’entraînent du haut vers le bas, mais aussi du bas vers le haut, afin d’interrompre mon parcours aux limites de la toile sans avoir la tentation de suivre des routes inscrivant leurs méandres sur un horizon dont la panoramique arbitraire troublerait ma concentration. Si par hasard dans une œuvre, « Sans titre#2, 2006 », un grand geste peint s’allonge exceptionnellement, je lui sais gré de s’assimiler à la fluidité d’un bleu ciel jusqu’à se faufiler au creux d’une fente charnue et savoureuse, noyée dans la blancheur fantomatique…peut-être d’un corps ? Une récente série d’œuvres sur papier intitulée « Proliférations, panoramique » me fait oublier ces réflexions précédentes car cette fois, mon regard s’attarde sur des chemins dansants qui s’inscrivent au travers de formats affichant fortement leur horizontalité. Il ne s’agit plus de s’introduire dans des espaces, mais de suivre les ciselures de gestes dessinés, partant d’îlôts constitués de fragments d’images de magazines, qui m’évoquent des cheminements aérés, naturellement organiques.
Dans les plus récentes peintures d’Aurélie, j’assiste ainsi à l’apparition d’espaces vides, enfants des dessins précédemment cités, séparant des formes juteuses qui débordent en tendant des langues gourmandes ou des membres dressés cherchant à s’assembler. Dans l’une d’elles, je découvre un curieux menu composé de trois plats séparés mais coupés par les bords du support, prolongeant au-delà de la table/toile cette dégustation, dans une autre, je suis convié à un marché fruité et tripier, me faisant franchir un pont/pénis au-dessus d’un fleuve de blancheur séparant deux paniers d’abondance.
Ces deux toiles étrangement séduisantes portent dans mon cœur le titre de « très-gustation ».

* exposition collective, Maison des Arts de Créteil, 2006

Bernard Point ( 1937-2015 ) fut une figure reconnue de la scène de l’art contemporain: commissaire d’exposition, critique d’art, comptant parmi les fondateurs du réseau Tram et du salon du dessin contemporain, maintenant rebaptisé Drawing Now; il fut également directeur de la galerie-école d’art Edouard Manet, Gennevilliers de 1968 à 2002.