article Saisons de Culture, 2018

L’univers d’Aurélie Brame se dessine sous le signe de la métamorphose et de l’expansion. Puisant dans son imaginaire mais aussi dans les codes de la peinture, elle traverse, telle Alice, les courants artistiques avec désinvolture. De la forme molle surréaliste à l’abstraction naissante, du jardin des délices au déjeuner sur l’herbe répandu généreusement sur la toile, de la couleur sensuelle de la chair au cadavre exquis d’une nature morte réinterprétée, en digne héritière, elle nous transporte tout en emportant avec elle… tout ce qui vient de l’histoire de l’art dans une œuvre autonome d’un nouveau genre hybride. Car l’artiste ne cesse d’expérimenter la matière, l’espace, d’ouvrir la forme picturale comme si elle était en quête d’une œuvre utopique et totale.
Sa manière de créer est à l’image de ce qu’elle nous donne à voir plastiquement et humainement… soucieuse du détail, recherchée, travaillée, exigeante, analytique, joueuse… Aurélie Brame, plie, déplie, replie, froisse, découpe, photographie les images de mode et de cuisine, que notre société de consommation propage dans les magazines inlassablement. J’entrevois dans ce choix d’images à la fois liées au corps et à sa subsistance, une possible métaphore de la faiblesse de notre chair plus ou moins dissimulée sous le pli de ses multiples représentations en devenir. Car l’artiste nous offre une peinture charnelle, sensorielle, à manger des yeux, à expérimenter avec notre corps. On est face à face, nez à nez, bouche à bouche avec une « œuvre-festin » généreuse et attractive. On est dans un excès de visible, une « sur-en-chair » de subjectivité, anatomique, organique, matricielle et fantastique. Les formes circulent les unes avec les autres, glissent d’un espace à l’autre, fusionnent, dans une confusion de sens, des sens, tantôt profondeur, tantôt surface mais sans jamais perdre de vue un certain mystère, une certaine pudeur… dans le pli de la couleur, de la figure, dans le drapé suggestif d’une peinture savamment étudiée pour juste nous troubler sans jamais nous « froisser »…
Car tout est et reste ludique. La représentation joue en permanence avec le spectateur qui n’a d’autre choix visuel que d’être absorbé par cette accumulation sensorielle, ce plié/déplié des formes en devenir à la fois anatomique, végétal et organique. Un organique qui se transforme en un jeu « origamique » dans certaines de ses œuvres où la forme change, au gré de notre regard stimulé en permanence. Mais peut-être est dans cette mouvance que tout se noue ? Dans cet « en-jeu » et « en-je » qui ressemble à un laboratoire pictural cherchant peut-être à nous révéler une nouvelle variété de chimère ? La chimère est de tout temps, cet être hybride, fantastique et symbolique. On lui prête des dons visionnaires et il me semble que l’œuvre d’Aurélie se rapproche de cette dimension visionnaire qui plonge au cœur d’un être hybride où le symbole rencontre l’intuition et l’extraordinaire, notre humanité. Y aurait-il derrière cette volonté de noyer le poisson une histoire d’incarnation ? Le cœur est étymologiquement associé aussi aux entrailles….
Mais ne cherchons pas trop de réponses car comme le dit l’artiste : le pli c’est le mystère et sa force réside dans cette création qui se révèle tout en se revoilant, dans le drapé de sa peinture et de son dessin.

Esther Ségal, 2018

Photographe et journaliste