Marion Delage De Luget, 2022

Sets

Tout part des photos, images prélevées dans la réalité, sur lesquelles Aurélie Brame vient réitérer ce geste du cadrage en ponctionnant, s’appropriant des motifs prêts à l’emploi. Elle puise pêle-mêle dans l’imagerie médicale, celle de l’architecture, du design, de la botanique, assemblage d’une somme de références culturelles à partir duquel elle orchestre un tout bigarré. Le mélange de conventions picturales ou graphiques dans une même réalisation met encore en relief cette dimension composite – la rencontre, par exemple, de réalisme et d’abstraction, d’aplats ou de lignes schématiques jouxtant des modelés, des dégradés fouillés.
Son dessin exploite toutes les possibilités de montage, c’est-à-dire de jeux sur les rythmes, les échelles, de changements de tons comme de style, d’insertions, de croisements favorisant les chocs visuels ou faisant advenir d’improbables cohérences. Les compositions sont luxuriantes et dynamiques : les signifiants se chevauchent, se prolongent, s’entremêlent visuellement dans une profusion de teintes, de textures, de lignes de force tous azimuts qui dispersent les perspectives et annihilent toute distinction entre la figure et le fond. Et malgré la présence de bribes de bâtis dont les fuyantes creusent parfois une profondeur, d’objets aussi dont les volumes sont fidèlement traduits, l’agglomérat accuse le caractère plan du support qui sous-tend le processus du collage.

Dans cette juxtaposition de formes et d’images étrangères les unes aux autres s’ouvre un espace non-euclidien où les significations oscillent. Le collage impose sa rhétorique. Il neutralise les conventions narratives pour produire du sens par association et déplacement. Le traitement all-over, non hiérarchisé, participe de cela : puisque l’entièreté de la surface investie vaut à part égale, plus de point d’orgue, plus de punctum désormais. Aurélie Brame organise son format de façon à ce que le regard circule sans s’arrêter sur rien, l’œil pouvant ainsi potentiellement ricocher à loisir entre les différents motifs, trouvant somme d’enchaînements et faisant par là continuellement fluctuer les significations.

Comme leur nom l’indique, les Sets font décor. S’ils figurent, c’est pour le leurre. Cette série brocarde les codes de l’illusion. En contrepoint de cette facture si rigoureuse – gommant tout geste –, de ce rendu photoréaliste, elle marque l’écart avec la réalité en travaillant une composition venant ruiner toute mêmeté mimétique. Idée de l’illusion qui se trouve d’ailleurs littéralement imagée : dans l’un de ses dessins ce rideau, indice de la fausseté de la représentation. Le rideau, comble du faux-semblant qui, à en croire Pline, permit à Parrhasios de tromper Zeuxis. Ce rideau qui symbolise également au théâtre le quatrième mur, au travers duquel le public envisage la fiction comme telle. Tout dessin, tout tableau est une surface qui ment. En faisant ainsi image par la discontinuité, le travail d’Aurélie Brame fait valoir cette illusion à l’œuvre. En plein centre du Set #6 est reproduit un morceau de la maçonnerie d’une meulière, dont les joints s’étendent jusqu’à sertir les fragments d’image attenants. Cela résume en substance cette pratique qui, en définitive, rend visible non pas les choses mais les rapports entre elles.